César Lora
caudillo et martyr ouvrier

Víctor Montoya
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(Traduit de l’espagnol par Emilie Beaudet)

   

Avec une poignée de terre de Bolivie, j’apportai aussi dans mon exil ta photographie, qui des mains du dirigeant mineur Cirilo Jimenez est passée à celles de ma mère, puis aux miennes. Dès lors, je ne cessais de te regarder chaque jour, parce que tu trônes en bonne place sur mon bureau.

Tu m’accompagnes pendant les longues heures de solitude et tu es le premier à lire tout ce que j’écris ; plus encore, ton image me poursuit depuis l’enfance et l’époque où tu vivais à Siglo XX, là où le soleil tombait à pic et les tornades faisaient voler les toits dans les airs. C’est sans doute pour cela qu’en écrivant ces lignes je sens encore l’odeur de la copagira.

Sur cette photographie, prise au bureau de l’Entreprise Minière Catavi, tu portes fièrement ton vêtement de mineur : bleu de travail aux poches amples au niveau de la poitrine et chemise de toile tachée par la sueur et la poussière, veste grise souillée par la graisse de la perforatrice et casque éclaboussé par les gouttes de silice.

Ton image, à l’aura de caudillo, semble sculptée dans un bloc de granit, où les traits de ton visage apparaissent en détail. La vivacité de tes yeux bridés m’impressionne ; ton regard pénétrant est fixé sur un point précis, tandis que tes lèvres entrouvertes, qui semblent dire quelque chose, laissent entrevoir de petites dents serrées ; l’ombre de ta moustache est aussi noire que l’arc de tes sourcils ; et ta machoire ferme s’élargit à la naissance de ton cou, sous les pattes de ton abondante chevelure rebelle, qui s’échappe sous le casque.

Tu avais une intelligence fine et le don de la parole, si bien que lors des réunions et des assemblées le silence se faisait soudain dès que se levait ta silhouette et que ta voix retentissait, prompte à exprimer les préoccupations de ta conscience, à des moments où il était dangereux de parler et où les conflits s’enflammaient déjà. Tu étais de taille moyenne, mais tu avais forgé ta force physique étant enfant, en te rendant maître des montagnes et des rochers de Panacachi –la vieille propriété agricole de ton père– où tu élevais des chardonnerets et gardais le bétail, tout en te plongeant avec délice dans la lecture de Don Quichotte, parfois assis sur une branche, d’autres fois au bord de la rivière. Tu avais l’agilité d’un félin et la vélocité d’un chevreuil ; tu attrapais le renard en pleine course, domptais le poulain le plus sauvage ou couchais un taureau en le prenant par les cornes, et avec la même force et la même facilité tu capturais un bouc, en lançant sur ses pattes ton lasso noué de pierres.

Depuis ton enfance tu avais partagé le couvert et ton toit avec les pongos de ton père, qui ne douta jamais de ton amour démesuré pour les plus humbles. Tu avais un coeur noble, une bonté sans limite et une modestie qui, pour les tiens, se transformait en générosité et en don de soi. Tu offrais tes vêtements aux nécessiteux et distribuais ton argent à qui en manquait. Comme le dit ton frère aîné : « Tu faisais preuve d’un total désintérêt pour l’argent et le confort matériel. Tu vivais comme un moine et donnais l’impression d’être né pour devenir apôtre. »

Ton désir de justice, que tes entrailles clamaient avec une énergie volcanique, te confronta aux forces de l’ordre et à l’autoritarisme militaire. Cependant, l’irrévérence envers l’autorité et la constante friction avec tes supérieurs te coûta très cher, car le commandement du régiment t’envoya en punition dans la région inhospitalière de Curahuara de Carangas, où tu organisas une mutinerie avec les soldats les plus belliqueux contre la hiérarchie militaire. Puis vinrent les tortures dans les geôles. Tu fus soumis à un Conseil de Guerre et condamné à deux ans de prison, sans autre consolation qu’une pauvre paillasse et un repas par jour.

Lorsque tu commenças à travailler à l’intérieur de la mine, entre la pénombre et la roche impénétrables, tu étais le seul mineur capable de grimper le long des galeries abruptes en portant une perforatrice, et le seul qui se risquait à traverser les conduits d’eau d’un saut. Dans le travail tu faisais preuve d’une volonté de fer et au combat d’un courage indomptable, une attitude qui te permettait de t’affirmer comme un leader né, à la tête d’un piquet d’ouvriers armés de fusils et de dynamite.

Les jours où le froid et le vent étaient forts, et les soirs où le soleil se couchait derrière les montagnes pour laisser place à la nuit, se répandant en étoiles, tu te réfugiais aux côtés du Tio.

Bien que tes faits et gestes fussent en harmonie avec le Matérialisme, tu t’asseyais près du Tio, buvais quelques gorgées d’alcool et mâchais des feuilles de coca, pas véritablement pour soulager ta fatigue ou pour obéir à un esprit enclin aux superstitions, mais seulement pour partager les croyances de tes compagnons indigènes qui, intuitivement, avaient su éveiller ton intelligence et révéler les sentiments que tu dissimulais au fond de ton âme.

Peu après la contre révolution menée par René Barrientos Ortuño, en novembre 1964, ta vie changea de cap ; tu abandonnas la mine suite aux persécutions déchaînées par le gouvernement contre les opposants et trouvas refuge dans un petit hameau du nord de Potosi, où t’attendaient déjà tes assassins, prêts à obéir aux ordres de la Junte Militaire et de la CIA.

Isaac Camacho, ton fidèle compagnon et témoin direct des faits, nous a laissé le témoignage vivant du jour et de l’heure de ta mort : « Le 29 juillet 1965 tu te trouvais dans les environs de Sacana, à trois lieues de San Pedro de Buena Vista. Lorsque tu arrivas au confluent des rivières Torocani et Ventilla, tu rencontras un piquet de civils aux ordres de Prospero Rojas, d’Eduardo Mendoza et d’un autre que l’on surnommait Osio. Enrique Moreno, qui t’avait loué la mule, s’était chargé de te dénoncer. Une fois arrêté, alors qu’on te conduisait à San Pedro, pas très loin du lieu de rencontre des deux rivières, ils commencèrent à te frapper et, soudain, on entendit un coup de feu. » C’est alors que tu tombas sur le dos, le sang éclata dans ta tête et ton coeur cessa de battre. Le tir, sec et assuré, te tua sur le coup.

Lorsque les assassins s’en allèrent par le chemin où tu étais arrivé, Isaac Camacho, prostré, à genoux et te soutenant dans ses bras, constata que le projectile avait pénétré par ton sourcil droit et était ressorti à l’arrière de ton crâne. Ils te tuèrent à 38 ans à peine, mais il en aurait été de même à 60 ou 90 ans, parce que tu vivais contre la montre, confronté à ton propre destin.

Tes restes furent transportés à Siglo XX et veillés au siège du syndicat, où les plus humbles défilèrent au pied de ton cercueil. Les paysans, aux visages austères et enveloppés dans leurs ponchos noirs, vinrent en cortège depuis leurs lointaines communautés pour t’enterrer ; tandis que les mineurs, le regard brillant de rage et le poing levé, montèrent la garde jour et nuit, jusqu’à ce qu’arrive l’heure où ton cercueil, porté sur les épaules des mineurs les plus jeunes, commença à parcourir les rues, se frayant un passage parmi la foule qui assista à tes funérailles.

Sur la Place de Llallagua et aux portes du cimetière vint s’agglutiner une foule en furie et les ovations les plus grandes que tu puisses imaginer s’élevèrent. Les mineurs et les paysans, à qui tu avais dédié tes luttes et ta vie, te rendirent un juste hommage et te saluèrent avec des discours qui promettaient de venger ta mort ; des coeurs jaillirent des larmes de tristesse et des lèvres des paroles remplies de chagrin.

 

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Glossaire :
 

Copagira : Eau mêlée à des résidus de minerai, de couleur jaune ou grisâtre, provenant de la mine.
Pongo :
Serviteur, la plupart du temps indien, dans une maison ou une hacienda.
Tio
 : Divinité. Diable et dieu tutélaire qui habite l’intérieur de la mine. Les mineurs le craignent et lui font des offrandes.

 

 

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